Je n'aimais pas vraiment Mamie Franz. Ni elle, ni son mari aux faux airs de Woody Allen qui ne se séparait jamais de sa bouteille à oxygène et des tuyaux qui le lui apportait dans le nez, ni son énorme labrador noir, et encore moins son petit fils Franz qui ne me laissait jamais jouer à sa Playstation, ni ses innombrables piafs qui auraient ridiculisés le colombier des Roches l'évêque tant ils étaient bien plus bruyants et malodorants.
Pourtant, lorsque ma mère partait travailler chez d'autres vieux qui ne souhaitaient pas voir leur maison devenir aussi crasseuse que celle dans laquelle elle me laissait, c'est avec Mamie Franz que je devais passer la journée. Avec elle, son mari, son gros labrador et ses piafs.
La maison de Mamie Franz était peut-être bien la maison la plus sale qu'il ne m'avais jamais été donné l'occasion de voir. Il était courant que l'on ne s'apperçoive pas d'une flaque de pisse du labrador s'étalant dans le couloir, jusqu'à ce que l'on glisse dessus, tant l'odeur que dégageaient les piafs était forte. Chacun des murs du salon avait depuis fort longtemps renoncé à porter sa propre couleur au profit d'un amas de poussière et de fines plumes qui s'accumulait là depuis bien des années déjà.
Bien pire que le silence habituel d'une maison de vieux, la journée était rythmée par les reniflements de Papi Franz, les grésillements d'une vieille radio qui rendait incompréhensibles les explications déjà fort obscures d'un animateur à la voix terne et morne, et l'insupportable caquétement initerrompu de ses horribles piafs.
Et je comptais les secondes. Rien, rien dans cette maison ne m'aurais permis de passer le temps autrement qu'en fermant les yeux et imaginant être ailleurs. Le chien presque aussi sénile que ses maîtres hésitait souvent à me mordre ou à me pisser dessus lorsque je m'aventurais à le carresser. Les seuls livres de la maison, qui s'entassaient sur un vieux buffet entre un paquet de graines et une mangeoire, et prenaient la poussière jours en jours, étaient de simples notices pour la radio, le four à micro-ondes ou encore la Playstation de Franz. La Playstation à laquelle je n'avais pas le droit de jouer. Et c'était bien là ma plus grande frustration lorsque je devais passer ces trop longues journées dans ce F3 des HLM de Montoire-sur-le-Loir.
- Tu aimes bien les jeux vidéos toi aussi ?
Mamie Franz venait de poser la question la plus interessante que je n'avais jamais entendu dans cet appartement depuis que ma mère avait décidé de m'abandonner de temps à autres.
- Attends un petit peu, je dois en avoir un quelque part par-là.
Et Mamie Franz se mit à chercher, dans ce gros meuble sur lequel étaient posées une demi-douzaine de cages. Parmis de vieux emballages qu'elle semblait collectionner pour je ne sais quelle raison, un nombre incalculable de bons de réduction qu'elle accumulait depuis tant d'année que nombre d'entre eux devait déjà être expirés, et les Télé Z des deux dernières années qu'elle gardait, disait-elle, pour les mots croisés. Je la suspectait de ne même pas savoir lire.
Et Mamie Franz cherchait.
Et Mamie Franz trouva. Trois heures plus tard. Trois heures qui ne me parurent pas si longues, jusqu'à ce que Mamie Franz exhibe fièrement le fruit de ses recherches. Un Game & Watch.
Qui faisait bien pâle figure face à la Playstation de Franz.
Je n'aimais pas vraiment Mamie Franz.
Pourtant, lorsque ma mère partait travailler chez d'autres vieux qui ne souhaitaient pas voir leur maison devenir aussi crasseuse que celle dans laquelle elle me laissait, c'est avec Mamie Franz que je devais passer la journée. Avec elle, son mari, son gros labrador et ses piafs.