Une porte claque, et Marcel s'en va. Il me sourit une dernière fois, comme un enfant, comme si passer sa carte à travers la fente de la pointeuse l'avait lavé de toutes ses heures de travail. Il ne porte déjà plus l'uniforme rouge et bleu, et ajuste sa casquette d'un coup de poignet, une casquette de marque assortie à sa veste de marque, elle même assortie à des chaussures de marques. Il me salue de la main à travers les vestiaires et disparait en un instant, un sac de marque sur le dos, une barquette de poulet à la main.
Alors que j'enfile mon jean, elle ouvre la porte et se faufile derrière mon dos, slalomant entre de vielles chaussures rouillées, quelques morceaux de poulets et les paquets de farine qui tombent encore de mes cheveux. Je me tourne vers elle, à demi-nu, interloqué, alors qu'elle commence elle aussi à se déshabiller. Elle me regarde à son tour, sans prêter attention au fait que nous soyons tous deux seuls, presque nus, dans les vestiaires du Kentucky Fries Chiken.
- Tu rentres chez toi comment, dis-moi ?
Et elle se met à parler. Elle se met à parler en s'essuyant les aisselles avec le maillot rouge qu'elle vient tout juste d'enlever. Puis elle se penche en avant et commence à défaire les lacets de ses chaussures de sécurité, toujours en me fixant.
- Euh... en bus, je pense, à moins que je ne trouve quelqu'un pour me ramener.
- Tu viens en bus aussi, parfois ?
- À chaque fois, ouais.
- Ligne huit ?
- Ouais.
- Moi aussi.
Silence. Elle se tourne et se rince le visage dans l'évier alors que j'enfile à la hâte mon maillot.
- Tout à l'heure, je lisais un livre dans le bus.
Tout en parlant elle enfile un pantalon troué, bien trop grand pour elle.
- Et je me suis rendu compte, au regard des autres...
Elle passe un blouson de cuir bardé de clous au dessus d'un maillot blanc taché de graisse.
- Que les gens ne considéraient plus comme normal de lire dans le bus.
Elle attache les lacets de ses Doc Martens en me fixant toujours droit dans les yeux.
- Non ?
- Ne m'en parle pas.
- Toi aussi ?
- J'ai l'air d'un extraterrestre lorsque je sors de la FNAC avec autre chose q'une bande dessinée.
- Ouais...
Elle se redresse, sors de la poche de son jean un paquet de Lucky Strike et m'en tend une.
- Clope ?
- Merci.
- Mon père vient me chercher, ce soir. Je te ramène ?
- Volontier.
Elle jette ses fringues sales au fond de son casier et le referme en souriant.
- Oh, j'espère que je ne t'ai pas choqué en me déshabillant devant toi ?
- Non, bien sur que non.
- Mais c'est qu'il n'y a pas beaucoup de place ici. Et avec toi, je sais bien que l'on n'risque rien.
Assis, à l'arrière d'une voiture à bout de souffle, je regarde les rues de Tours défiler par la vitre. Devant moi, une fille totalement déjantée remet ses piercings en place, et son père, avec sa tête à écouter les Ramones et les Sex Pistols, disserte sur la persécution des non-musulmans, en remuant les bras avec un petit mouvement de recul comme s'il craignait de faire tomber une bière qu'il ne tient pas dans la mains. Il parle terrorisme, apostat, viande hallal et droits de la Femme en remuant ses longs cheveux bruns, aussi sales que le siège sur lequel je me suis assis il y a quelques minutes, miné de trous de boulette et de taches de gras.
La portière s'ouvre. Face à moi, la gare et ses quelques clochards. Elle me fait la bise.
- À bientôt.